- juillet 25, 2026
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Cameroun/ Sécurité intérieure: une géopolitique de l’impasse
Cameroun – Sécurité intérieure : une géopolitique de l’impasse dans les régions anglophones et l’Extrême-Nord
Le Cameroun est aujourd’hui pris dans une architecture de crise qui déborde largement la seule question de l’ordre public. Dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la crise née en 2016 s’est muée en conflit armé prolongé, tandis que l’Extrême-Nord continue de subir des attaques sporadiques et des incursions liées à Boko Haram et à l’ISWAP. Ensemble, ces deux foyers d’insécurité fabriquent un régime d’exception permanent, où l’action publique est dominée par la gestion militaire de l’urgence plutôt que par la résolution des causes politiques, sociales et territoriales du conflit.[hrw]
Cette situation produit une impasse stratégique. L’État maintient une présence coercitive importante, mais l’insécurité persiste, se transforme et se diffuse, notamment par la fragmentation des groupes armés, la criminalisation de certaines pratiques de guerre et la répétition d’exactions contre les civils. Le coût humain est considérable, avec des déplacements massifs, une crise humanitaire durable et un effondrement partiel des services sociaux de base dans les zones touchées. Le coût politique l’est tout autant, car le pouvoir central semble incapable de convertir son avantage militaire relatif en règlement institutionnel crédible.[journals.openedition]
Deux crises, une même logique
La crise anglophone et la menace Boko Haram ne relèvent pas du même registre idéologique, mais elles convergent dans leurs effets sur la souveraineté territoriale, la mobilité des populations et les finances publiques. Dans les régions anglophones, la crise trouve ses racines dans la marginalisation historique du Cameroun anglophone, la centralisation de l’État et la rupture progressive du compromis fédéral issu de la réunification. Les protestations d’avocats, d’enseignants et d’étudiants en 2016 ont rapidement été militarisées, puis requalifiées en menace sécuritaire, ce qui a fermé l’espace du conflit politique.[hrw]
Dans l’Extrême-Nord, le défi est d’un autre type : il s’agit d’une guerre périphérique de longue durée contre un ennemi transfrontalier, mouvant, opportuniste, et inséré dans les dynamiques du bassin du lac Tchad. Là aussi, la réponse a été avant tout militaire, avec des dispositifs de sécurisation frontalière, des opérations de ratissage et une coopération régionale indispensable, mais insuffisante pour tarir les causes de vulnérabilité locale. Le résultat commun est une usure de l’État : trop de fronts, trop de coûts, trop de promesses non tenues.[hrw]
L’impasse anglophone
Les rapports récents décrivent une aggravation de la violence dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest depuis 2023, avec intensification des affrontements directs, montée des attaques contre les civils et multiplication des enlèvements contre rançon. Le conflit a profondément changé de nature : plusieurs groupes séparatistes sont devenus plus désorganisés, plus concurrents et davantage insérés dans des logiques de prédation. Les taxes imposées aux populations, les check-points, les kidnappings et l’extorsion montrent qu’une économie de guerre s’est consolidée autour de la crise.[journals.openedition]
Human Rights Watch indiquait déjà que la violence avait causé au moins 4 000 morts civils depuis la fin de 2016 dans les régions anglophones. Le rapport du CGRA de juin 2025 confirme que les civils sont désormais les principales victimes, pris entre attaques séparatistes, opérations punitives, arrestations arbitraires et représailles des forces de sécurité. La frontière entre violence politique et criminalité est devenue de plus en plus floue, ce qui complique la réponse publique et brouille les catégories classiques de pacification.[hrw]
Le Grand Dialogue National de 2019 a représenté une tentative de sortie de crise, mais il n’a pas ouvert de transition inclusive. Plusieurs analyses ont souligné l’absence des principaux acteurs armés, le caractère largement descendant du format et le décalage entre les résolutions adoptées et la réalité du terrain. Cinq ans plus tard, les faits sont accablants : la crise ne s’est pas résorbée, elle s’est institutionnalisée comme conflit de basse intensité.[rfi]
Une crise humanitaire durable
L’un des marqueurs les plus graves de cette impasse est la situation humanitaire. Le rapport du CGRA estime qu’à la mi-2025, plus de 580 000 personnes ont été déplacées à l’intérieur des régions anglophones et vers les régions voisines. En 2025, l’OCHA estimait à 583 113 le nombre de déplacés internes en provenance des régions anglophones, dont environ 358 000 à l’intérieur même des deux régions et près de 219 000 dans les régions du Littoral, de l’Ouest et du Centre. Ces chiffres traduisent non seulement l’ampleur du déracinement, mais aussi la chronicité du déplacement, souvent temporaire et pendulaire, dépendant des épisodes de violence.[journals.openedition]
Les effets sur l’éducation et la santé sont particulièrement lourds. Aller à l’école reste dangereux dans plusieurs localités, et les attaques contre le secteur éducatif, tout comme les lockdowns imposés par les séparatistes, ont désorganisé durablement la scolarisation. Les services de santé sont fragilisés par les attaques, les fermetures de centres et la fuite du personnel médical. Cette situation ne produit pas seulement des souffrances immédiates : elle prépare une génération marquée par les pertes d’apprentissage, l’insécurité alimentaire, la précarité et le traumatisme social.[journals.openedition]
La crise humanitaire ne se limite pas aux déplacés. Les communautés d’accueil sont également sous tension, car elles absorbent des populations supplémentaires tout en faisant face à leurs propres restrictions économiques. Dans ce contexte, l’aide humanitaire est entravée par l’insécurité, les contrôles, les restrictions de mouvement et la défiance mutuelle entre acteurs armés et ONG. L’urgence devient ainsi un mode de gouvernance sans horizon de sortie.[hrw]
L’Extrême-Nord sous pression
Dans l’Extrême-Nord, Boko Haram a vu ses capacités opérationnelles diminuer par rapport aux années les plus violentes, mais la menace reste active sous forme d’attaques sporadiques, de raids, d’enlèvements et de pillages. Les données de 2021 faisaient encore état d’une intensification notable des attaques dans la région, avec des dizaines de civils tués et des déplacements massifs. En 2026, de nouvelles attaques continuent d’être signalées, notamment contre des postes militaires frontaliers.[hrw]
Le caractère durable du problème vient de la porosité frontalière, de la fragmentation de la menace jihadiste et des fragilités socio-économiques locales. Les zones frontalières restent des espaces de circulation armée, de contrebande et de vulnérabilité communautaire. L’État y répond par une militarisation défensive, mais cette stratégie n’épuise ni la mobilité des assaillants ni l’économie locale de survie qui facilite parfois leur insertion. La coopération transfrontalière reste donc indispensable, mais elle ne suffit pas sans politique de développement, de sécurisation des moyens de subsistance et de reconstruction de la confiance civile.[webdoc.rfi]
La faiblesse structurelle de ce front est qu’il entre en concurrence avec d’autres priorités sécuritaires nationales. Lorsque les moyens militaires et logistiques sont dispersés entre plusieurs théâtres d’opérations, chaque front devient plus coûteux à maintenir et plus difficile à stabiliser. L’Extrême-Nord n’est donc pas seulement un espace menacé : il est un révélateur des limites de la capacité étatique à tenir un territoire fracturé.[journals.openedition]
Le coût budgétaire
La double crise sécuritaire impose des dépenses élevées et durables en défense, en déploiement militaire, en renseignement, en logistique et en assistance humanitaire d’urgence. Ces coûts pèsent sur les investissements sociaux et les marges budgétaires de l’État, alors même que les régions touchées auraient besoin de reconstruction, d’écoles, de routes, d’hôpitaux et de services administratifs robustes. Le conflit devient ainsi un multiplicateur de retard développemental.[journals.openedition]
L’impact économique est aussi indirect mais profond. La violence perturbe les circuits agricoles, réduit la circulation des biens et des personnes et décourage les investissements privés. Le rapport du CGRA note que l’insécurité plonge l’économie des régions anglophones dans une crise structurelle et limite l’approvisionnement alimentaire. Dans l’Extrême-Nord, les attaques récurrentes fragilisent les marchés locaux et les activités transfrontalières, lesquelles sont essentielles à la survie des ménages.[hrw]
L’effet cumulé est celui d’un pays qui paie deux fois : d’abord pour la guerre, ensuite pour la réparation incomplète des dommages qu’elle produit. Le sécuritaire absorbe des ressources qui manquent ensuite à l’éducation, à la santé et à la diversification économique. Cette dynamique nourrit une dépendance à l’urgence qui, en retour, perpétue l’urgence.
Le silence officiel
Le discours officiel tend à présenter ces crises comme des problèmes de maintien de l’ordre ou de lutte contre le terrorisme, alors que leur cœur est politique. Dans les régions anglophones, la rhétorique de la force masque l’échec de la médiation, l’absence de confiance et l’incapacité à produire un compromis institutionnel crédible. Dans l’Extrême-Nord, la célébration des victoires tactiques ne doit pas occulter la persistance d’une insécurité diffuse qui continue de menacer les populations civiles.[rfi]
Ce silence n’est pas neutre. Il réduit l’espace de reconnaissance de la souffrance, invisibilise la pluralité des victimes et transforme la crise en simple gestion de dossier sécuritaire. Or la violence n’est pas seulement un problème d’ordre ; elle est aussi un symptôme de l’érosion du lien politique entre le centre et les périphéries. Tant que cette dimension restera sous-analysée, les réponses resteront asymétriques par rapport au problème.
Sortie par le politique
Une sortie crédible de l’impasse suppose autre chose qu’une intensification des opérations militaires. Dans les régions anglophones, il faut un cadre de négociation inclusif, capable d’intégrer les représentants civils, religieux, communautaires et, d’une manière ou d’une autre, les acteurs armés qui contrôlent une partie du terrain. Sans réforme politique réellement discutée, le conflit continuera de se recomposer autour de la coercition, de la défiance et de la rente de violence.[rfi]
Dans l’Extrême-Nord, la priorité est de coupler sécurité, développement local et coopération régionale. La lutte contre Boko Haram ne peut réussir durablement sans reconstruction des services, soutien aux populations déplacées, sécurisation des axes commerciaux et inclusion des communautés frontalières. Une guerre périphérique ne se gagne pas seulement par le feu : elle se désarme aussi par l’amélioration des conditions de vie.[hrw]
Le Cameroun illustre ainsi une vérité plus générale des conflits contemporains : quand la sécurité intérieure devient le seul langage de l’État, elle finit par épuiser l’État lui-même. Dans ce pays, l’impasse n’est pas seulement militaire ; elle est institutionnelle, sociale et territoriale. La solution ne sera durable que si elle cesse d’être pensée comme une victoire sur l’ennemi et devient enfin un compromis sur l’avenir commun.[hrw]
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