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Côte d’Ivoire: affaire Epstein

Lorsque les autorités américaines ont rendu publics, début 2025, plus de trois millions de documents liés à l’affaire Jeffrey Epstein, l’attention mondiale s’est concentrée sur les personnalités occidentales impliquées. Pourtant, au milieu de cette masse documentaire, un pan entier du dossier est consacré à l’Afrique. Et au cœur de ce volet africain, un pays revient avec insistance : la Côte d’Ivoire. Ce que révèlent les archives n’est pas un scandale constitué, mais un ensemble de fragments, de correspondances, de noms, de dates et de connexions qui, mis bout à bout, dessinent un paysage troublant. Un paysage où se croisent les intérêts économiques, l’accès au pouvoir, les réseaux internationaux et des zones d’opacité persistantes. Un paysage où les questions sont plus nombreuses que les réponses, et où chaque silence institutionnel semble ajouter une couche supplémentaire de mystère.

Le nom qui revient le plus souvent dans les documents américains est celui de Nina Keïta. Dirigeante ivoirienne, figure du milieu économique abidjanais, elle occupe un poste stratégique à la tête de la GESTOCI, l’entreprise publique chargée des stocks pétroliers. Elle est également la nièce du président Alassane Ouattara, ce qui lui confère un poids politique certain et un accès privilégié aux cercles décisionnels du pays. Les archives montrent qu’entre 2011 et 2018, elle a entretenu une correspondance régulière avec Jeffrey Epstein. Ces échanges, parfois anodins, parfois plus structurés, évoquent des mises en relation avec des chefs d’entreprise ivoiriens, des discussions logistiques autour des déplacements, un séjour d’Epstein à Abidjan, ainsi que des conversations qualifiées de « négociations sensibles » impliquant indirectement le sommet de l’État. Rien ne permet d’affirmer que Nina Keïta connaissait la nature criminelle des activités d’Epstein. Mais la densité, la durée et la nature de ces échanges interrogent. Pourquoi une responsable d’entreprise publique pétrolière entretenait-elle un lien prolongé avec un financier américain déjà condamné en 2008 ? Quels intérêts Epstein poursuivait-il en Côte d’Ivoire ? Et surtout : qui lui ouvrait les portes ? Les documents ne répondent pas à ces questions, mais les rendent inévitables.

Le nom du président Alassane Ouattara apparaît de manière indirecte dans les archives. Aucun document ne montre un contact direct entre lui et Epstein. Cependant, certaines correspondances laissent entendre que Nina Keïta aurait agi, à plusieurs reprises, pour le compte du président. Ces formulations ambiguës laissent planer une question : Epstein cherchait-il à approcher le pouvoir ivoirien, ou bénéficiait-il déjà d’un accès indirect ? Les années 2011–2018 correspondent à une période charnière pour la Côte d’Ivoire : reconstruction post-crise, grands chantiers d’infrastructures, réorganisation du secteur pétrolier, ouverture accrue aux investisseurs internationaux. Autant de domaines où Epstein, habitué des réseaux d’influence et des opérations financières transnationales, pouvait trouver un intérêt stratégique. L’absence de réaction officielle du gouvernement ivoirien depuis la publication des documents américains renforce l’impression d’un silence politique soigneusement entretenu. Aucun communiqué, aucune dénégation, aucune annonce d’enquête interne. Ce mutisme contraste avec la gravité des révélations et alimente les interrogations. Pourquoi un tel silence ? Est-ce une stratégie de communication, une volonté d’éviter d’amplifier l’affaire, ou le signe d’un malaise plus profond ?

Les archives mentionnent également des personnalités du Sénégal, par exemple le cas de Karim Wade, du Zimbabwe et d’autres pays africains non identifiés publiquement. Ces mentions sont fragmentaires, mais elles montrent qu’Epstein ne se limitait pas à l’Occident. Il cherchait à tisser un réseau africain, probablement pour des investissements, des projets philanthropiques de façade ou des opérations financières nécessitant des relais politiques. L’Afrique apparaît dans les documents comme un territoire d’expansion, un espace où Epstein testait de nouvelles alliances, loin des radars médiatiques occidentaux. Ce volet africain, encore largement inexploré, pourrait révéler des dynamiques d’influence transnationales qui dépassent largement le cadre ivoirien.

En février 2026, le PDCI-RDA, principal parti d’opposition, a demandé l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire. Le parti réclame la publication des noms ivoiriens cités dans les archives, une clarification sur les relations entre Epstein et des responsables publics, et une enquête sur d’éventuels réseaux d’influence. Cette prise de position a ouvert un front politique interne. Le pouvoir, lui, reste silencieux. Aucune communication officielle. Aucune enquête annoncée. Ce silence nourrit les interrogations et renforce l’impression d’un dossier sensible, peut-être explosif. Le PDCI, en mettant la pression, cherche aussi à repositionner le débat public sur la question de la transparence et de la gouvernance, dans un contexte où les institutions ivoiriennes sont régulièrement critiquées pour leur opacité.

Plusieurs zones d’ombre persistent. Le séjour d’Epstein à Abidjan, évoqué dans les documents, n’a jamais été confirmé par des registres hôteliers ou aéroportuaires. Les noms des chefs d’entreprise ivoiriens mis en relation avec lui ne figurent pas dans les extraits accessibles. La nature exacte des négociations sensibles impliquant indirectement le président reste inconnue. S’agissait-il de contrats pétroliers, de projets d’investissement, de médiations politiques ? L’absence de transparence nourrit les spéculations. Les documents américains, volumineux et parfois techniques, ne permettent pas encore de reconstituer une chronologie précise des interactions. Ils montrent cependant qu’Epstein cherchait à consolider un réseau africain, et que la Côte d’Ivoire occupait une place particulière dans cette stratégie.

Le volet africain de l’affaire Epstein est resté sous-médiatisé pour plusieurs raisons : la focalisation occidentale sur les personnalités américaines et européennes, la difficulté d’accès aux archives complètes, souvent techniques et volumineuses, et la sensibilité politique des noms cités en Afrique. Pourtant, les documents montrent clairement que l’Afrique n’était pas un simple décor secondaire. Epstein y voyait un terrain stratégique, un espace où les réseaux d’influence pouvaient se déployer loin des radars médiatiques occidentaux. La Côte d’Ivoire, avec son poids économique régional, son secteur pétrolier stratégique et sa position géopolitique, constituait un point d’entrée idéal.

Le volet ivoirien de l’affaire Epstein n’est donc pas un scandale constitué, mais un champ de questions brûlantes. Il révèle des connexions politiques sensibles, des relations d’affaires opaques et un réseau d’influence international encore largement méconnu. La question centrale demeure : que cherchait réellement Epstein en Côte d’Ivoire, et qui l’a aidé à avancer ? Tant que les autorités ivoiriennes ne publieront pas une enquête transparente, ce dossier restera un angle mort de l’affaire Epstein, un angle mort que l’investigation journalistique doit continuer à éclairer. Les archives américaines ont ouvert une porte, mais c’est désormais aux institutions ivoiriennes, aux médias africains et aux chercheurs de poursuivre le travail, de relier les fragments, de questionner les silences et de mettre en lumière ce que les documents ne disent pas encore.

Par Serge Daniel

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